Fumée passive ? Non, merci
Patrizia Pesenti, Conseillère d'Etat
Directrice du Département de la Santé et des Affaires sociales du Canton du Tessin
Le délai de 45 jours prévu par la loi tessinoise pour récolter les 7000 signatures nécessaires à la réussite d'un référendum échoit aujourd'hui 2 décembre.
Le 11 octobre dernier le parlement cantonal a voté à une large majorité une nouvelle norme qui interdit la fumée dans les établissements publics. La fumée du tabac, comme vous le savez, représente dans presque tous les pays occidentaux la cause principale de mort évitable grâce à une simple prévention. Une série de mesures destinées à limiter la fumée passive - qu'on appelle aussi "fumée secondaire", le secondhand smoke - figure parmi les priorités de la politique sanitaire européenne
Dans le canton du Tessin, le premier pas vers l'interdiction de la fumée dans les locaux publics
clos remonte au mois d'avril 1989, lorsque la nouvelle Loi sanitaire a précisé que "le fait
d'imposer l'aspiration de la fumée de la combustion du tabac ou d'une autre substance à une
personne non-fumeuse dans un endroit clos à usage public ou collectif représente un acte nuisible
à la santé".
Cependant, les efforts pour séparer nettement les espaces destinés à l'ensemble des clients et ceux réservés aux fumeurs, en les équipant d'installations d'aération efficaces, n'ont abouti qu'à des résultats très maigres.
Pour cette raison, il y a trois ans, plus de 11'000 citoyens (le Tessin compte à peu près 300'000 habitants) ont présenté à notre gouvernement une pétition pour résoudre enfin ce problème. Le groupe de travail que nous avons institué (avec des représentants des cafés, des restaurants, des hôtels, et des milieux sanitaires et scolaires) est arrivé à une conclusion univoque: interdiction généralisée de fumer dans les locaux publics, tout en maintenant la possibilité de créer des espaces réservés aux fumeurs adéquatement aérés.
Le parlement a suivi ces indications et, si le peuple est appelé à donner son avis, j'ai la certitude qu'il les avalisera.
La fumée, tout comme d'autres mauvaises habitudes, a un facteur pour ainsi dire héréditaire, bien que non génétique. La proportion de jeunes qui fument est, en effet, quatre fois plus élevée s'il s'agit d'enfants de fumeurs. Inversement, dans les familles où les parents ne fument pas, le nombre de jeunes fumeurs se situe à 8%. C'est peu en comparaison, pour cette tranche d'âge (14-20 ans) qui compte 30% de fumeurs.
Notre objectif a cependant été, tout d'abord, de protéger les non-fumeurs: la clientèle des cafés et des restaurants, le personnel. A ce propos, j'ai apprécié récemment à la télévision une publicité montrant des employés (de supermarché, d'aéroport, d'hôtel) recevant leur clientèle avec une cigarette allumée à la bouche. Les clients, bien évidemment, apparaissent stupéfaits et dégoûtés. Ce spot montre très clairement la condition de ces travailleurs qui doivent aspirer de manière régulière la fumée d'autrui avec toutes les conséquences négatives que cela comporte pour leurs voies respiratoires.
Le respect d'autrui ne doit pas être une phrase vide de sens; au Tessin, nous pensons avoir donné
un contenu avec cette loi. Après les paroles, des actes concrets ! Nous avons la certitude,
comme je disais, que même si le référendum échouant aujourd'hui devait réussir, nous aurions la
majorité de la population à nos côtés. Nous le croyons, parce que les sondages l'indiquent
(plusieurs sondages ont été réalisés avant celui d'aujourd'hui: le sondage de Facts au
mois de mai, par exemple, ou celui de Gastroticino ou encore celui du Caffè,
d'après lequel plus du 60 % des fumeurs serait favorable à l'interdiction); mais nous le croyons
surtout parce que le bon sens le suggère. Il y a en effet aussi de nombreux fumeurs qui approuvent
les nouvelles normes introduites au Tessin
Il est encore révélateur que le seul canton suisse de langue italienne ait été le premier à faire un pas résolu vers la protection de la santé de ses citoyens fréquentant les lieux publics fermés. Révélateur, puisque parmi les pays qui nous entourent, c'est l'Italie la première qui, au mois de janvier, a introduit une interdiction analogue.
Or, ceux qui voyaient les Italiens comme un peuple ne supportant pas les règles et les normes, absolument méditerranéen dans son indiscipline, ont dû revenir sur leur position (et, j'avoue, j'ai été moi aussi un petit peu surprise): l'interdiction de fumer dans les cafés bondés et dans les restaurants italiens n'a pas créé de problèmes particuliers. Quelques rares bougonnements, un respect généralisé, un fait acquis et une pratique consolidée même pas une année après son introduction. Ou plutôt, avec une approbation croissante face à cette nouvelle réalité.
On apprécie d'autant plus l'air ambiant lorsqu'on peut déguster son espresso sans être gêné par la fumée des cigarettes ! Un repas est d'autant plus savoureux lorsqu'il est pris dans une ambiance sans fumée…
Et encore: une série d'enquêtes statistiques réalisées ces derniers mois en Italie montrent que suite à l'interdiction de fumer dans les locaux publics de nombreux fumeurs ont décidé d'arrêter. Et ils y arrivent!
Ce phénomène a déjà été constaté à New York. Après le Smoking free act, on a enregistré en une seule année une baisse du 11 % du nombre de fumeurs.
Les bienfaits de ces nouvelles normes ne se limiteront donc pas aux seuls non-fumeurs jusqu'alors obligés à respirer le secondhand smoke, mais aussi à ceux qui le produisent de première main et décident d'arrêter.
Cela dit, je trouve très encourageant et extrêmement significatif le sondage très articulé que Doxa a mené pour le compte de l'Unité d'épidémiologie du cancer de l'Institut de médecine sociale et préventive du CHUV de Lausanne.
D'une part il nous rassure en tant qu'autorités tessinoises dans les choix que nous avons faits, de l'autre il nous pousse à croire que d'autres cantons voudront suivre notre exemple.
Plus de trois suisses sur quatre (comme le montre le sondage présenté aujourd'hui) approuvent l'interdiction générale de fumer dans tous les locaux publics clos: il s'agit d'un signe de maturité, de civilité et de respect d'autrui.
Et il s'agit d'un bon moyen de faire progresser notre société.